vendredi 11 janvier 2013

Camille Jenatzy et la "Jamais Contente"



En remontant l’avenue Louis Bertrand, une plaque de rue m’a rappelé que le premier homme avoir dépassé les 100km/h en voiture était un schaerbeekois. L’exploit de Camille Jenatzy est épique et vaut la peine d’être racontée.

Jenatzy et sa "Jamais Contente" 
sont officiellement les plus rapides du monde


Nous sommes le 29 avril 1899, à Archères, près de Paris. Le temps est infect. Au bord d’une longue ligne droite, tout le gratin du monde de la finance, des sports, des arts est là. Les conversations vont bon train quand soudain, au loin, à deux kilomètres de là, un coup de feu impose à tous le silence. Surgit alors un cigare gris qui passe en sifflant. On distingue à peine la barbe rousse et les lunettes de celui qui conduit ce bolide, penché comme un jockey. Le chronométreur n’en croit pas ses yeux. Pour la première fois au monde, un homme vient de franchir les 100 km/h sur une automobile. Cet homme s’appelle Camille Jenatzy. Il est belge. Sa voiture, « La Jamais-Contente » est électrique. L’exploit qu’il vient de réaliser clôture le défi qui tient la capitale française en haleine depuis plusieurs mois.

Le sprint final de la "Jamais Contente": 105 km/h!

C’est Paul Meyan, directeur de la principale revue automobile d’alors, « La France Automobile », qui a l’idée de créer une course de vitesse sur 2 kilomètres. Le règlement parait dans son journal et donne rendez-vous aux compétiteurs le dimanche 18 décembre 1898. Le principe est simple. Le starter donne le départ. Un premier chrono au 1er kilomètre et un deuxième chrono au 2ème kilomètre donnent les temps du kilomètre départ arrêté et du kilomètre lancé. L’endroit est bien choisi. Une route soigneusement entretenue et parfaitement rectiligne traverse un parc de 1.000 hectares qui appartient à la ville de Paris. Il est situé à Archères, en bordure de Seine, près de l’hippodrome de Maison-Laffitte. Les inscriptions sont nombreuses, tous ceux qui comptent dans le monde automobile veulent y être. Le Comte de Chasseloup-Laubat gagne haut la main. A bord de sa Jeantaud, une voiture électrique, il atteint la vitesse de 64,154 km/h, ce qui pour l’époque est exceptionnel, la majorité des voitures atteignant péniblement les 25-30 km/h. Tout aurait pu s’arrêter là si le lendemain, Paul Meyan n’avait pas reçu cette lettre en provenance de Bruxelles. 


Mon cher Meyan,
J’ai bien regretté de n’avoir pu prendre part à la course de 2 kilomètres que vous avez organisée hier à Archères. Je désire cependant appliquer le proverbe qui dit « Ce qui est différé n’est pas perdu ».
En conséquence, je prie Monsieur le Comte de Chasseloup de bien vouloir relever le défi que je lui lance conformément aux statuts de la course.
Comptant sur votre estimable journal pour communiquer à Monsieur le Comte de Chasseloup les intentions dont je vous ai fait part ci-dessus, je vous présente mes cordiales salutations.
Bien à vous,
Camille Jenatzy
PS : Les 500 francs, montant de l’enjeu, sont à votre disposition au Siège de la Compagnie Générale des Transports Automobiles, 56 rue de la Victoire à Paris


Camille Jenatzy n’est pas un inconnu pour Paul Meyan. Fils de Constant Jenatzy, célèbre fabricant belge de pneumatiques, Camille a brillamment réussi ses études d’ingénieur en électricité. Il croit dur comme fer à la traction électrique et a créé à Paris la Compagnie Générale des Transports Automobiles. Son entreprise fabrique et vend des fiacres (ancêtre du taxi) et des camionnettes électriques. Pour la faire connaître, Jenatzy participe à toutes les courses automobiles possibles et son palmarès est fameux. Paul Meyan est aux anges. Chasseloup contre Jenatzy, ça promet.

Une affiche d'époque pour les pneus Jenatzy


Jenatzy a un mois pour tenter de battre le record de Chasseloup. Tous deux se retrouvent le 17 janvier à Archères. Jenatzy, challenger, est le premier à s’élancer. 66 km/h ! Chasseloup est battu. Qu’importe ! Chasseloup reprend le volant et atteint la vitesse de 70 km/h ! La lutte entre les deux hommes ne fait que commencer. Jenatzy ne s’avoue pas vaincu d’autant que Chasseloup roule sur une Jeantaud, son principal concurrent sur le marché parisien des fiacres…


10 jours plus tard, les deux hommes se retrouvent de nouveau à Archères. Jenatzy frôle les 80km/h. Chasseloup s’élance à son tour mais un incident mécanique l’arrête au bord de la piste. Ce n’est que partie remise. Le 4 mars, le Comte de Chasseloup-Laubat a fait adopter une carrosserie profilée à sa Jeantaud. Conçue pour la vitesse pure, son avant a la forme d’une proue de bateau. Ce changement porte ses fruits, la Jeantaud est chronométrée à 92,307 km/h. Jenatzy, présent au bord de la piste, n’est pas surpris du résultat. Il prétend même qu’il peut faire mieux avant un mois. En fait, il prépare dans le plus grand secret une nouvelle voiture.


C’est le 31 mars 1899 qu’il la dévoile. Sa carrosserie a la forme d’un gros cigare. Constituée de tôles de partinium, un alliage très léger, assemblées sur une carcasse d’arceaux, elle est 60% plus légère que si elle avait été construite selon les méthodes traditionnelles en vigueur à l’époque. A l’arrière, les dynamos sont directement reliées aux roues de petit diamètre. Jenatzy est certain que cette disposition permettra à sa voiture d’aller beaucoup plus vite. Sa voiture a de l’allure. Elle est peinte en bleu gris, son châssis et ses roues sont écarlates. Sur le flanc, elle arbore fièrement son nom : La Jamais Contente. Pourquoi ce nom ? C’est son épouse qui a eu l’idée. En hommage à ce mari qui voulait toujours faire mieux, toujours progresser, toujours aller plus vite. A ce mari qui n’était jamais content de lui.


Au coup de pistolet, Jenatzy s’élance. Il va vite. Très vite. Mais la performance ne sera pas homologuée en raison d’une erreur de distance. En effet, Jenatzy avait demandé de partir 200 mètres avant le poteau officiel afin d’éviter un empierrement gênant. Le chronométreur présent à l’arrivée a été prévenu trop tard du changement intervenu, la distance parcourue par Jenatzy était donc de 2.200 mètres. Tout est à refaire. Ce n’est que partie remise. La seconde tentative sera la bonne. Elle aura lieu le samedi 29 avril 1899. Ce jour-là, Jenatzy atteint la vitesse exacte de 105,879 km/h. Tandis qu’il est acclamé comme un héros, le Comte de Chasseloup-Laubat jette le gant. Il laisse définitivement le record aux mains de Jenatzy et sa « Jamais Contente ». Tous deux entrent définitivement dans la légende du sport automobile.

La réplique de la Jamais Contente 
exposée au Musée de Compiègne (France)

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